Récupérer ses vaches

« Les vaches de monsieur Burbur » lu pour Le Carnet et les Instants

C’est un projet de haute tenue que celui des éditions du Sablon. Quand Olivier Weyrich s’est lancé dans l’aventure, pour republier des ouvrages menacés de disparition et proposer de nouveaux titres qui lui semblaient cohérents, il prenait le genre de risques qu’on aime voir prendre aujourd’hui, à une époque où l’on consacre la toute-puissance de l’écran et de la vitesse : faire de livres pour lier les gens. Les éditions du Sablon ont cette ambition : mettre en avant des plumes belges originales et faire voyager les lecteurs en Europe à travers des textes forts. Après Sempoux, Deutsch, Basile et Wijckaert notamment, les éditions du Sablon publient un premier roman haut en couleurs : Les vaches de monsieur Burbur, de Nicolas Hanot.

Monsieur Burbur est un vieux fermier solitaire. Il vit aux confins de l’Europe, dans un petit village d’un pays de l’est imaginaire, la Slavanie. Son terrain jouxte la rivière qui forme la frontière avec le pays voisin. Monsieur Burbur est simple et tranquille. Il a deux vaches. En une nuit, sa vie bascule dans l’absurde :

Monsieur Tuone Burbur, veuf, fermier de son état, eut la désagréable surprise de découvrir un matin son champ scindé en deux par une haute langue de fer qui le séparait de ses deux seules vaches.

C’est que la Slavanie vient d’élire au poste présidentiel un certain Lukas Pracsiz, dont la première mesure, appliquée en quelques jours, est de « protéger la frontière » à l’aide d’une clôture métallique infranchissable, érigée par les bons soins de l’entreprise privée dudit président. Pracsiz est une synthèse de tout ce qu’on peut trouver, dans la vie politique, de démagogie agressive, de populisme gras, de vulgarité et de haine à l’égard des étrangers, des femmes, des homos, des autres. Comme la Slavanie est un pays de l’UE, Bruxelles s’émeut et cherche à discuter avec Pracsiz, mais c’est peine perdue, on ne discute pas avec un abruti convaincu d’avoir raison, et qui multiplie les mesures pour accroître son pouvoir au détriment de ses adversaires.

Monsieur Burbur entame alors son long chemin de croix en absurdie : il lui faut un passeport pour passer le pont et aller auprès de ses vaches, puis un visa, des autorisations pour importer du bétail, il doit prouver que ces animaux sont bien à lui, le voilà parti pour la capitale. Et il nous emmène avec lui dans un périple où sa bonhommie se heurte aux barbelés administratifs, où il se fait des amis, parce que Tuone Burbur est d’abord et avant tout un bon gars.

Ce récit principal est entrelacé à deux autres : d’une part on suit, amusé et dégoûté, les premiers pas fracassants de Lukas Pracsiz au pouvoir ; et d’autre part on s’attache, avec beaucoup plus de tendresse, au destin de Mira, une jeune étudiante slavaine qui s’en va découvrir Paris, c’est-à-dire le monde, et dont la conscience politique est bien obligée de naître quand l’abaissement de l’âge de la majorité l’oblige manu militari à rentrer au pays.

Nicolas Hanot nous livre ici un excellent premier roman. Attaché culturel en Croatie, fin observateur de ses semblables et des cultures qu’il côtoie, il parle d’expérience, et son pays fictif est plus vrai que nature. Et derrière la fable, sous l’ironie, c’est une joyeuse ode à la conciliation, à l’amitié entre les peuples, au voyage et à la découverte de l’autre, que Nicolas Hanot écrit. Il a pris beaucoup de plaisir dans ce livre, et le lecteur le ressent. Nous attendons donc la suite des aventures de Tuone Burbur et de ses deux vaches.

Nicolas Marchal pour Le Carnet et les Instants :

« Les vaches de monsieur Burbur » de Nicolas Hanot est disponible en librairie et sur notre e-shop :